GUERRIERS DU LAC

poésie immersive

Suzanne L

Après tout on a tous besoin une fois de temps en temps d’aller conter un bout écorché de sa vie à quelqu’un

— Danny Plourde

Liminaire

Je sais, je sens que j’accouche

de quelques mots

Ils seront gras, lourds, laids

des mots douleurs

des mots rancœurs

des mots humeurs


des mots pour panser mes blessures qui n’en finissent plus

de geindre


en quête d’un silence-paix

de respect pour vous

d’apaisement

Arbres

Arbres de ma vie

hachés

tranchés

arrachés

coupées au flanc

victimes du quotidien


Vous étiez si beaux, si fiers

J’espère ne pas trop vous souiller

Ma mémoire amputée

Défricher

Maintenant abandonnée

sans vos secrets, enfouis, enterrés

brulés

Je suis en criss et

Je dois apprendre à marcher


Mais tout se dérobe


Peine panique

Un pan de mon identité

Ébréché

Sans bouée

Je patauge dans vos souvenirs


Je cherche à retrouver

l’équilibre

les fondations

mon avenir


criss que je suis en criss

et vide

Quitter l’insouciance

Je n’étais pas prête à devenir adulte

Vous autres non plus

Saturne

Je veux vous dépecer

Vous manger

Une fille qui dévore ses parents

comme Saturne ses enfants

Wonder Woman

J’oublie d’être mère

J’oublie d’être amante

et tout pousse tout croche autour de moi

Les mots

J’ai toujours cherché les mots

ceux que vous ne m’avez pas donnés

les mots doux, clairs, élégants

les mots troubadours


Je n’ai réussi qu’à trouver les mots

durs, amers, vulgaires

les mots plèbes

ceux qui choquent

les mots qui n’ouvrent pas les portes

Une ombre

Vous m’avez aperçue, moi, votre fille,

votre sang,

qu’à la toute fin de votre vie


Étais-je si difficile à voir?

Mon corps

J’ai le corps stigmatisé par vos départs

Le corps blanc, le corps qui se détruit


Une carte géographique de douleur

sur ma peau


Sur mes mains, de petits volcans prêts à exploser

Transmission fêlée

Pourquoi ne pas avoir pris le temps de me montrer à



  • caller l’orignal
  • trancher son corps de bord en bord
  • transporter sa tête sur mes épaules comme un trophée
  • arracher la peau d’un lièvre et le cuisiner pour souper
  • plumer des perdrix et repérer les traces des petits gibiers
  • travailler la pâte à deux mains
  • tricoter des bas chauds
  • réparer une crevaison
  • coudre des bas de pantalon
  • couper la viande sur le bon sens
  • enlever les arêtes de poisson
  • faire des mouches de moutarde
  • allaiter
  • étendre les vêtements
  • accoucher en douceur
  • soigner les blessures
  • attacher des patins
  • mettre des rouleaux
  • faire du boudin

Pourquoi ne pas avoir pris le temps de me montrer à

Vieillir


Il est trop tard maintenant


Sur ton lit de mourante, dans tes yeux, le regret, le regret de ne pas

avoir pris le temps

pour moi

(Elle) Ascite

J'ouvre Internet.

Je cherche le mot ascite.

Crampe dans tout mon corps, explosion interne, douleur intense

Je comprends que tu vas mourir

Ton corps n'est plus qu'un nid infesté

Mon corps n'est plus que cambrure

J'ai chaud

La tête me tourne

Le choc, la réalité

Je le sais, tu vas me quitter

(Lui) À la chasse

Un soir, tard

le téléphone sonne


devant l’écran cathodique rempli d’hémoglobine

une voix au bout du fil

annonce ta mort


c’est tout

et plus rien

Sous le pont Mirabeau

Sous le pont Mirabeau

ne coule pas la Seine

mais le Lac-St-Jean


tout vacille et

je reste là

prostrée


Comme un caillou trop lourd

je ne retourne pas dans le lac après la vague

Je reste là

prostrée


Figée sur la plage

Incrédule

Tous mes souvenirs éclatent

reviennent à la surface

je reste là


Vienne la nuit sonne l'heure

Les jours s'en vont je demeure

Guerriers du Lac

Mes deux guerriers du Lac

tombés en rac


La vie commençait à pouvoir

devenir plus douce

après tous les chemins de gravelles

après tous les sentiers boueux

après toutes les trails de marde


Un peu de repos

vous aurait fait du bien

Voleurs

Vous auriez pu attendre un peu

avant de vous sauver

Le reel de la souffrance ou les effets secondaires

Rendez-vous annulé

Cause

Décès prochain


Fatigue

Essoufflement

Mal de tête

Engourdissement

Brisée, elle est brisée

Diarrhées

Nausée


Fatigue

Essoufflement

Mal de tête

Nausée

Diarrhées



Fatigue

Essoufflement

FATIGUE


Essoufflement


Fatigue

rouge, sa peau


Dilaudid

Neige, neige, neige


Il ne viendra pas

Il ne viendra plus


Fatigue

Essoufflement

Mal de tête



Cause

Décès prochain

Itération

Tout me chante et me murmure

les réponses à ma douleur


mais je ne veux pas entendre


pas encore


j’accepterai bientôt la mort

le cycle

la vie à poursuivre

coute que coute

l’étourdissement

et de cette souffrance

de cette conscience

naitra une femme

Vieillir comment?

Qui va m’apprendre à vieillir?

OK, j’ai vu comment mourir, mais vieillir?


Vous m’auriez montré à apprivoiser la lenteur du corps

À méditer sur le sens de la vie

Je vous aurais montré mes petits

Et raconté mes rêves et mes envies

Dans le Parc

J’ai vu des yeux d’orignaux dans le noir

Des voitures capoter devant la stenchen wagon

J’ai senti glisser le char dans la cote du radar


De bord en bord

Vous nous avez fait frôler la mort

pour retourner auprès des vôtres


Cette route dangereuse

Si souvent traversée

Vous ramenait à vos racines


À mon tour d’affronter

le Parc

encore

à la recherche de ce qui reste de vous

en moi

Pour contacter les créateurs:

Suzanne L, professeure de littérature au niveau collégial depuis 1998, poète et metteure en scène.

Christian Villeneuve, architecte de musique électronique et photographe.

Pascale Morneau, designer d’expérience utilisateur et artiste peintre.